| RETOUR | LA « DANSE LIBRE » : ACTUALITE DE MALKOVSKY |
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| Brochure (Noir et Blanc) " ACTUALITE DE MALKOVSKY » |
| INTRODUCTION |
Je tiens à remercier Marguerite Apprill-Fehlmann grâce à qui j’ai pu approcher ce
personnage assez fascinant... Son enseignement, les données historiques qu’elle a eu
l’amabilité de me confier, surtout son amitié, ont été les éléments déterminants qui
m’ont poussé à réaliser ce modeste travail.
Je remercie très sincèrement Dany Kapp, elle aussi ancienne élève de Malkovsky,
qui s’est intéressée à mon travail, en a discuté avec moi et m’a donné des conseils
qui m’ont été très précieux.
Enfin, je remercie Amanda Biot qui m’a gratifié de deux aquarelles originales
réalisées à l’intention de ce travail et qui a, une fois de plus, accepté de jouer ce
rôle ingrat du correcteur.
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François Malkovsky ? Bien sûr, personne – ou presque – ne connaît. Alors,
ceux qui sont au courant, pour tenter d’éveiller quelque intérêt dans cet océan
d’indifférence, parleront d’abord d’Isadora Duncan. Là non plus la popularité
n’est plus vraiment au rendez-vous. Si elle n’avait pas péri de tragique façon,
étranglée par sa longue écharpe prise dans les rayons de la roue de sa torpédo,
il est à parier que son souvenir se serait aussi totalement effacé. A la même
époque, beaucoup plus « classiques » et spectaculaires, Diaghilev, Nijinski puis
Serge Lifar ont laissé des souvenirs plus précis.
Pourtant... Pourtant, Isadora Duncan restera celle qui a osé enfreindre les
dures lois de la danse classique, cette cruelle domestication du corps. Elle a
initié un retour au mouvement naturel. D’où cette qualification de danse libre,
libre par rapport aux canons de la danse classique, libre quant au fonctionnement
du corps, mais pas sans motivation quant à sa signification et son expression.
C’est une sorte de révolution, d’ailleurs mal perçue, au début du XXème siècle et
c’est à ce moment-là que François Malkovsky arrive en France.
Les pages qui suivent n’ont pas la prétention d’élaborer une biographie de
Malkovsky, ni d’être un recueil de ses archives, hélas manifestement impossibles
à réunir, ni et surtout pas, une étude technique de son enseignement. Plus modes-
tement, reprenant ce qu’apparemment tous les « malkovskiens » admettent de bonne
foi, concernant sa vie et ses manifestations publiques, nous voudrions éclairer
un peu le personnage et montrer que son enseignement fut celui d’un précurseur.
Il met en jeu des notions qu’il est essentiel de méditer encore et surtout au-
jourd’hui. Nous voudrions aussi réaffirmer que les « dons » ne sont pas innés,
tout au plus se cultivent-ils dans un cadre culturel favorable et sont en tout
cas, la plupart du temps, le résultat conjoncturel de situations de multicultura-
lisme. La différence, c’est la richesse culturelle, ce qui fait la consistance
humaine de l’individu ; c’est très important à affirmer dans une période de
repliement « identitaire » et l’on va voir que c’est somme toute bien de cette
diversité qu’il s’agit ici.
On a dit de Malkovsky que c’était un « danseur philosophe », ce qui n’est
pas faux, loin de là, mais n’entre pas dans les catégories communément admises et
explique que la notoriété ne soit pas au rendez-vous. Il est toujours très péril-
leux d’avoir raison cinq minutes avant les autres. On va ici tâcher de cerner au
moins dans ses grands traits ce qui fait l’originalité de ce marginal résolu.
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| ORIGINES |
Malkovsky est originaire de Bohême, né le vingt-deux septembre mille huit
cent quatre-vingt neuf près de Prague, dans une famille aisée. Dernier né de
quatre enfants, père magistrat, mère musicienne. Son père l’aurait initié à
l’observation de la nature et François Malkovsky se disait inspecteur des Eaux et
Forêts. Grâce à sa mère il a appris le violon très jeune et s’est intéressé de
près au chant dont il suit des cours à Prague. Sa mère elle-même chantait et
avait une véritable passion pour Schubert. Malkovsky, dès son enfance, fréquente
les concerts et l’opéra. Ce tableau idyllique se ternit cependant par la perte de
sa mère à treize ans, puis celle de son père à vingt ans.
Il se rend à Paris en mille neuf cent dix pour y suivre des cours de chant
puis y émigre définitivement en mille neuf cent douze pour fuir la conscription
sous la bannière autrichienne. Il gagne sa vie comme employé de banque tout en
suivant des études musicales. Il travaille sa voix sous la direction de Mme
d’Estainville, veuve d’officier au cercle de relations très étendu. Personnalité
remarquablement droite et sincère, voulant aussi éviter l’internement dans un
camp pour étrangers, Malkovsky s’engage en mille neuf cent quatorze dans la
Légion étrangère. Il est démobilisé en mille neuf cent seize pour raison de santé
(rhumatismes articulaires). Profondément marqué, ayant toutefois « gagné » la
nationalité française, il se remet à ses études musicales. Mme d’Estainville
ayant perdu son fils unique dans cette guerre, l’accueille avec d’autant plus de
sollicitude, un peu comme le frère cadet de son cher disparu. Ce contexte expli-
que probablement l’aisance avec laquelle Malkovsky peut entrer en contact un peu
avec tout ce qui « compte » dans Paris à ce moment-là. Rodin et Bourdelle ont été
très bien accueillis à Prague, y ont exposé et noué des relations amicales. Les
trois auront probablement eu des choses à échanger... Mais aussi Cortot,
Stravinsky, qui admirait lui aussi Isadora Duncan, et bien d’autres. Il est éga-
lement remarqué par les frères Jean et Joël Martel (sculpteur et architecte) qui
le prennent comme modèle pour l’étude du monument à la mémoire de Claude Debussy
qu’ils érigent à Paris, boulevard Lannes, en mille neuf cent trente deux. Et, à
la recherche d’une activité physique lui permettant de lutter contre ses rhuma-
tismes, il rencontre Raymond Duncan.
Bien que, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer à posteriori, Malkovsky
n’ait jamais été proche d’Isadora Duncan, il travaille donc un certain temps avec
son frère aîné, Raymond. Ce dernier, qui n’est pas danseur, fait manifestement
partie de ces gens qui n’ont pas de soucis quotidiens, qui se laissent volontiers
emporter par une passion dévorante : le marginal de la marge que la curiosité
entraîne sur des chemins ignorés du commun des mortels. Duncan fait un long sé-
jour « initiatique » sur les traces de la Grèce antique, puis se livre à une
étude ethnologique assez approfondie à travers les Amériques, sur les traces de
cultures disparues ou en voie d’extinction. Enfin il ouvre à Paris en mille neuf
cent onze un Institut privé, l’ « Akademia Raymond Duncan » qui propose une gym-
nastique faite de « la synthèse des mouvements du travail humain », mais qui pro-
pose aussi un enseignement dans les domaines des Arts, de l’Artisanat, de la Phi-
losophie, de la Danse et de la Musique grecques et même une initiation aux reli-
gions asiatiques.
Il n’est pas ici question d’étudier l’uvre de Raymond Duncan, mais il sem-
ble très important de savoir que Malkovsky a travaillé un certain temps avec lui,
allant même jusqu’à assurer des cours à l’Akademia. Ce qui le pousse à prendre
son indépendance et s’installer à son compte en mille neuf cent trente deux. Ce
passionné de pureté, de « vérité », naturiste1, poète, chanteur et danseur aura
forcément trouvé là toutes les motivations l’incitant à creuser son sillon dans
une voie pour le moins singulière. Il s’attache à concilier dans un tout harmo-
nieux la Vérité, la Connaissance, la Joie et à exprimer tout cela dans sa danse !
1 Quant à la valeur humaine du naturisme, on lira avec profit l’excellente con-
clusion (pp. 122-123) de Marc Alain Descamps dans son livre « Histoire de Monta-
livet et des naturistes du Médoc », éditions Publimag, 2005.
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| Amanda BIOT, Aquarelle originale, droits réservés |
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| LE DANSEUR |
On a pris l’habitude d’associer le nom de Malkovsky au concept quelque peu
imprécis de « danse libre ». Si la danse libre, au moment où la dénomination est
apparue, avait avec Isadora Duncan une signification forte, c’était tout de même
par opposition résolue au carcan de la danse classique. Les incompatibilités se
sont depuis bien émoussées car ce qui était objet de recherche au début du XXème
siècle est plus commun maintenant, même si les évolutions se sont précipitées,
télescopées, et si on en arrive aujourd’hui à quelquefois considérer certains
spectacles de danse comme des démonstration de gymnastique de compétition...
Malkovsky ne se retrouverait pas du tout là-dedans. Des discussions ont lieu
périodiquement pour essayer de caractériser de façon plus précise cette « Danse
de Malkovsky », ce qui prouve qu’elle est encore loin d’avoir fait universelle-
ment école. Cela ne nous paraît pas étonnant, puisqu’on ne peut en ce cas parler
de danse sans parler philosophie... Mais on imagine tout de suite que l’abord de
cette pensée n’est pas immédiat et demande une certaine réflexion.
Malkovsky n’a jamais conservé soigneusement les traces des représentations
qu’il a pu donner sur scène. Il a, paraît-il, été remarqué « en province » et
même en Afrique du Nord (peu importe où, puisque ce n’est pas à Paris...). Dans
les années vingt, on a les traces de quelques récitals parisiens au Théâtre du
Colisée et, plus précisément en mille neuf cent vingt-trois aux « Vendredis de la
Danse » à la Comédie des Champs Elysées. On connaît le programme de l’un de ces
récitals (non daté) qui annonce entre autres : « Poème chorégraphique dansé dans
le silence ». Voilà qui montre assez clairement le parti pris de l’auteur, hors
de toute convention. Malkovsky se sera produit assez épisodiquement sur scène
jusque dans le milieu des années mille neuf cent cinquante.
Ce qui a le plus compté pour lui, c’est sa recherche et son enseignement. Il
faut être clair : Malkovsky était sans doute trop intransigeant et trop hors nor-
me pour pouvoir envisager de faire une carrière de danseur étoile mais il fallait
bien gagner sa vie. L’enseignement était tout indiqué pour lui permettre de sub-
sister et de progresser dans la voie qu’il s’était tracée. Son enseigne, à l’en-
trée de son studio au quarante et un du boulevard Berthier à Paris, annonçait :
« Sports - Art - Beauté - Rythme - Danse » ce qui permet de craindre que dans le
nombre de ses élèves, bien peu sans doute aient compris au fond de quoi il re-
tournait. On a eu souvent l’occasion d’entendre répéter certaines de ses remar-
ques, comme : « C’est pas mal mes enfants, mais il manque l’essentiel » ! Car il
n’a jamais renoncé à transmettre son message, philosophique autant que gymnique.
Il a entre autres dépensé beaucoup d’énergie à animer des stages plus spéciali-
sés, notamment pour répondre à la demande d’animatrices d’écoles maternelles, à
partir du travail de diffusion initié par Marguerite Apprill-Fehlmann à Stras-
bourg. Le travail avec les enfants est intéressant dans la mesure où il peut se
faire avant que toute spontanéité soit étouffée par un apprentissage trop norma-
tif... Marguerite Apprill-Fehlmann devint professeur d’Education physique à
l’Université de Strasbourg où, dans le cadre des options, elle transmit un ensei-
gnement suivant les principes de Malkovsky.
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| LES PRINCIPES |
D’une part, l’individu est un tout. Son corps, son « physique », est indis-
sociable de son être, son « esprit ». Voilà une chose maintenant parfaitement ad-
mise, même si la médecine occidentale moderne a tendance à considérer l’être hu-
main un peu comme une voiture, un ensemble de pièces détachées éventuellement
remplaçables. La médecine psychosomatique est tout de même reconnue, et même la
médecine chinoise... bien que cette dernière soit loin d’obtenir droit de cité !
Pourtant les possibilités de chacune sont si souvent complémentaires de celles
des autres : pourquoi se priver d’un enrichissement global au nom d’on ne sait
quel Ordre des Médecins ? On se contentera de voir quelles situations de malaise,
quels troubles graves de la santé, peuvent provoquer les contraintes de la vie
« moderne » pour être convaincu de la nécessité d’une recherche individuelle d’un
équilibre physique et psychique. Cela est à la base du raisonnement de Malkovsky,
qui n’a rien inventé dans ce domaine mais qui a su capter l’essence de connais-
sances qui n’étaient encore que le fait d’initiés.
D’autre part, il faut examiner de près ce qui construit l’intelligence de
l’Homme. Cet être, corps et esprit, est partie intégrante de la Nature. Ce qui
fut très longtemps une évidence peut sembler étrange aujourd’hui à certains qui
se laisseraient volontiers leurrer par la virtualité envahissante d’une « vie »
qu’on leur présente, monnaie à l’appui, comme la seule valant d’être vécue. Or,
les mythes, les contes, tentant de lier le destin humain aux forces incontrôlées
de la Nature, sont plus vieux que notre Humanité même. En effet, on parle mainte-
nant, avec de plus en plus de preuves scientifiques, d’une origine des mythes
chez la première race humaine, l’Homo néandertalensis, qui subsista sur Terre
quelque trois cent mille ans, dont environ une centaine de mille au voisinage de
l’Homo sapiens.
Depuis que les hommes existent sur terre leurs peurs, angoisses, incompré-
hensions face à cette puissance redoutable de la Nature hante les esprits. La
seule façon d’essayer d’expliquer le monde et de se rassurer, c’est de s’inventer
des mythes, des contes. Ce qu’on croit comprendre et qu’on comprend imparfaite-
ment passe aisément dans le domaine du merveilleux pur, du divin. Dans nos civi-
lisations occidentales, l’apogée du divin a probablement été la foisonnante
mythologie grecque. Mais est arrivée l’ère du monothéisme réducteur, sectaire,
mortifère, organisé selon des critères de pouvoir prépondérants et beaucoup plus
rationnellement organisés.
Les fondements des civilisations de l’Humanité, les mythes, perdurent des
millénaires et, même complètement infirmés par l’avancée des connaissances, ils
demeurent en latence, toujours prêts à ressurgir dans une culture ou une autre,
faisant preuve d’une rémanence quasiment non mesurable. Etre sensible à cet as-
pect ténu des choses c’est être sensible aux vibrations les plus subtiles de
l’Univers, à « la musique des sphères », à l’aspect médiumnique de la nature hu-
maine. C’est en tout cas être réceptif à ce non dit, non expliqué, qui hantera
encore longtemps nos nuits d’insomnie.
Dans ce cadre, il est bien possible de parler de choses qui échappent à la
pure logique scientifique, des dieux, sans pour autant renier un indéfectible dé-
vouement au service des hommes, sans pour autant se ranger derrière la bannière
d’un chef suprême... C’est, croyons-nous, l’attitude de Malkovsky qui a incité
ses élèves à lire par exemple une uvre qui a marqué la fin du XIXème siècle :
« Les grands initiés : Rama, Krishna, Hermès, Moïse, Orphée, Pythagore, Platon et
Jésus » d’Edouard Schuré. C’est, nous semble-t-il, une preuve suffisante de la
façon générique qu’il avait d’aborder, de côtoyer, la question de la religion.
Curieux insatiable, Malkovsky a lu un certain nombre d’auteurs qui ont im-
porté en Occident avec plus ou moins de bonheur des données de philosophies
orientales, Karlfried Graf Durkheim par exemple, dont il a su cerner l’intérêt et
en nourrir positivement sa réflexion.
Dans tout cela, il recherchait le vrai, le juste, le sincère. Il a écrit :
« La plus grande élégance est la plus grande simplicité ».
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| LES ECRITS |
Malkovsky n’a jamais prétendu rédiger une somme de ses connaissances, préfé-
rant manifestement transmettre son savoir directement par un enseignement global
destiné à l’être humain. Il était conscient de toucher à des domaines encore trop
méconnus sinon niés par la société et répétait à l’occasion qu’il était impossi-
ble de tout dire. Il aurait en effet aisément couru le risque de passer pour un
illuminé ou un gourou.
Il nous a cependant laissé des textes de conférences, des articles écrits
pour des revues, la plupart naturistes, ou des entrevues rapportées par ceux qui
les ont recueillies. Il n’aimait pas se retrouver dans des situations de donneur
de leçons ni se proposer en exemple.
On dispose de quelques écrits très instructifs, comme par exemple cette
« Etude sur le mouvement naturel » en partie reprise par Fernand Divoire, en
mille neuf cent vingt-quatre, dans son livre « Découvertes sur la danse », et re-
produite ci-dessous.
« [...] Plus l’homme devient capable de remplir sa mission, plus il se rap-
proche de l’homme idéal, que nous, tels que nous sommes, pouvons considérer comme
un demi-dieu.
« Les mouvements de l’univers (des mondes comme des atomes) suivent certai-
nes lois ; l’homme a aussi des mouvements dont il a tout intérêt à suivre l’exac-
titude pour son équilibre physique et moral. L’homme moderne, voulant éviter la
fatigue des travaux, c’est à dire les mouvements que la nature lui a imposés,
perd son équilibre, ses facultés, ou bien les diminue... Aussi voyons-nous rare-
ment un chat ou un oiseau mal fait, gauche, laid, mais nous voyons beaucoup
d’hommes. L’athlète moderne court souvent vite, et longtemps s’il s’entraîne,
mais ayant perdu (et parfois même depuis des générations) ses mouvements natu-
rels, ses efforts répétés ont pour lui-même quelque chose d’abrutissant ; il ne
ressent pas l’émotion du bon mouvement, cette sensation bienfaisante, joyeuse, de
légèreté physique et morale, de bien-être, semblable à la sensation de l’action
juste et sage accomplie, qui nous donne une force, une satisfaction, une confian-
ce saine en nous-même, et de l’équilibre, de l’harmonie.
« Le mouvement humain existe depuis toujours. Comparez certains mouvements
d’un ouvrier très habile avec ceux des figures archaïques ; vous trouverez une
parenté indiscutable. Voici un montagnard qui fait des mouvements ressemblant à
ceux d’une fresque de vase grec. Cet ouvrier et ce montagnard ont trouvé leurs
mouvements harmonieux en en cherchant l’économie.
« Il y a dans les bons mouvements humains une base exacte, une parenté très
proche de celle des autres animaux. Plus je sens ma démarche économique, plus j’y
discerne le mouvement des quadrupèdes, mes mains marquent le rythme de leurs pat-
tes de devant. Chaque bon mouvement a son rythme extérieur et intérieur exact et
rappelle le plus souvent celui du balancier, ce qui est compréhensible si nous
voulons vraiment exploiter la pesanteur du corps pour économiser l’énergie. Nous
discernons nettement ce mouvement du balancier combiné avec celui de la roue dans
le mouvement du tigre, du chat, de la buse qui vole. Il n’a absolument rien de
commun avec le pseudo rythme des pas cadencés par lesquels on prétend enseigner
le rythme.
« En cherchant l’économie du mouvement, nous nous apercevons que le bon mou-
vement est toujours continu, que les impulsions énergétiques sont suivies ou pré-
cédées des mouvements aux muscles relâchés.
« La souplesse dépend de l’économie, de la logique, de la musicalité du mou-
vement.
« La gaucherie n’est qu’une cacophonie, une maladie qui se guérit parfaite-
ment.
« L’élégance est la plus haute simplicité, elle peut s’apprendre.
« En jouant, en marchant, en dansant, l’être entier doit pouvoir vibrer.
Pour s’exprimer librement, le corps doit pouvoir onduler musicalement. Pour que
le plus simple des gestes puisse porter, transmettre une pensée, éveiller pleine-
ment dans les sensibilités des spectateurs tel état d’âme, telle émotion, il doit
se libérer des « attaches » qui paralysent ou diminuent les moyens d’expression.
L’être humain doit devenir une sorte de centre d’où jaillit la lumière. [...] »
« Que bien insensé est l’homme qui pleure la perte de sa vie et qui ne pleu-
re point la perte de la jeunesse ! ... Et la jeunesse c’est l’équilibre des mou-
vements. Tant que nos mouvements restent jeunes nos vies gardent le rythme de la
jeunesse. [...] »
« Pas d’uniformité dans les études : s’il y a une méthode, il y a avant tout
des êtres humains. La personnalité de chacun doit être une chose sacrée, car il
en peut jaillir une étincelle, l’esprit de création qui va évoluer, qui fera un
jour mieux que nous, qui ira plus loin, plus haut. [...] »
Voila un condensé intéressant de la pensée de Malkovsky qui émettait quel-
quefois des jugements abrupts, sans équivoque, tels les extraits ci-dessous de
« Par l’harmonie des mouvements vers la danse ».
« Par leur hâte de vivre ils oublient la raison de la vie. Tel est le cas
des danseurs, dont le but n’est que de plaire, charmer, étonner, rehausser
l’éclat de leurs petites personnalités. Dès leur enfance on a décidé de leur fai-
re apprendre le métier de danseur. Les mouvements de pantin, répétés pendant de
longues années dans les salles basses ont formé leurs corps et leurs âmes.
« Plus tard il a fallu vivre, se produire souvent, chercher à satisfaire
tous les goûts, flatter, amuser le public qui paye. Oh le beau, le joyeux, le no-
ble métier de danseur !
« Le roi David, lui aussi, était danseur, mais il était d’abord poète et mu-
sicien. Puis il était possédé par le Dieu. Je m’imagine que le roi David était
un vrai danseur, puisqu’il a pu communier, en dansant, avec le Dieu et avec les
hommes.
« Si le roi David revenait danser, plus d’un rirait ! Je vois la grimace de
supériorité évidente des danseurs de corde : « Il ne connaît pas son métier, le
naïf ». Il connaîtrait vite le venin destiné à ceux qui ne daignent pas suivre
servilement le courant, qui ne daignent pas vivre sans danger. Il trouverait dif-
ficilement un engagement, car il n’aurait pas une grande valeur commerciale. Par
le temps qui court on lui préfèrerait, certes, un danseur de corde.
« Mais les danseurs de corde engendrent le mal autour d’eux. Ils ne savent
point danser la vie : à peine ses vices et son faux clinquant. Ils mentent !
« La danse est cependant un besoin physique naturel à l’homme de même que
les rires et les pleurs. »
Simples règlements de comptes, pourra-t-on penser, mais dont une citation de
Nietzsche, (« Ainsi parlait Zarathoustra »), recadre l’intérêt fondamental : « On
voit d’après la démarche de chacun s’il a trouvé sa route. L’homme qui s’approche
du but ne marche plus, il danse. » De plus, il faut s’arrêter sur la pertinence
de la critique des « danseurs de corde » dont le statut ni la créativité n’ont
évolué aujourd’hui, bien au contraire serait-on tenté de dire...
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| L'HERITAGE |
Des décennies plus tard, la pensée de Malkovsky est loin d’être dépassée,
même et surtout sur le plan de la philosophie de l’Homme. On peut penser qu’il
est toujours en avance sur ce qui fait « l’air du temps ». Rechercher la plénitu-
de de l’être est une idée qui séduit une frange toujours plus large d’une société
en perte de repères. Mais la pression mercantile destructrice est écrasante et
pour beaucoup de gens la citation de Nietzsche ci-dessus risque fort d’apparaî-
tre, selon l’optique occidentale, comme une fantaisie de derviche tourneur. Tel-
lement de travail reste à faire ! La plénitude de l’être est un état idéal qu’il
est impossible d’atteindre par un chemin tout tracé. Le professeur est là tout au
plus pour le baliser, mais l’élève doit le rechercher au dedans de lui-même. Ceci
explique l’absence de règles édictées comme des principes et la réticence mainte
fois exprimée de Malkovsky à se montrer en exemple : « Ce n’est pas parce qu’un
M. Malkovsky vous dit... Jugez par vous-mêmes ! ».
Sur le plan des « médias », comme on dit maintenant, il ne nous reste que
des extraits, soit de chorégraphies, soit d’explications, filmés de façon précai-
re. Travail d’amateurs dans le courant des années soixante dix, c’est d’une piè-
tre qualité technique, les séquences sont souvent tronquées, quand ce n’est pas
la caméra qui oublie de suivre le danseur et le laisse sortir de son champ...
Ces extraits ont été précieusement recueillis par l’Association des Amis de
Malkovsky en trois cassettes vidéo. Celui qui aborderait ces documents filmés en
espérant voir un beau spectacle chorégraphique serait assurément fort déçu. Un
vieux monsieur en tunique le plus souvent longue explique (mais le son a été per-
du la plupart du temps) et exécute des gestes simples, des mouvements de danse et
de petites chorégraphies sans doute ridicules pour les « danseurs de corde »
qu’il a en son temps critiqués.
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Mais pour un regard attentif, quelle grâce dans les mouvements, quel natu-
rel, quelle harmonie, quelle beauté plastique ! Il suffit d’essayer pour se ren-
dre compte rapidement que l’imitation est vaine et que si l’on veut bien se remé-
morer certains principes, certaines balises, on ne peut effectivement que recher-
cher en soi-même la spontanéité, l’unité, le rythme, la respiration qui donneront
cette sensation de plénitude si difficile à atteindre.
Impossible donc de « normaliser » l’enseignement de Malkovsky. Tout au plus
peut-on se remémorer certaines bases des mouvements, « mouvements de base », qui
permettent de se fixer un cadre d’exercice et de réflexion, hors de tout esprit
d’imitation. Dans ces bases on trouve beaucoup d’exemples de mouvements naturels
du travail physique juste, efficace, aujourd’hui trop vite perdus (bûcheron, la-
boureur, semeur...), ainsi que de comportements animaux finement observés (lionne
blessée, vol du goéland...). Si bien que cela amena certains à imaginer une con-
nivence particulière de Malkovsky avec les animaux ; allons jusqu’au bout : pour-
quoi ne pas le présenter comme un meneur de loups ou un imitateur émérite de la
danse des ours ? Restons sur terre...
On ne se reconnaît pas ici la compétence nécessaire pour dresser une liste
complète du répertoire de Malkovsky, mais on peut cependant citer quelques exem-
ples parmi les plus connus et qui sont encore aujourd’hui des sujets d’étude fré-
quents. Les musiques qu’il a le plus utilisées sont, on ne s’en étonnera pas au
regard de ses origines et de son époque, d’inspiration romantique. Il a travaillé
entre autres sur des partitions de Beethoven, Berlioz, Brahms, Chopin, Debussy,
Dvorak, Gluck, Grieg, Liszt, Moussorgski, Pergolèse, Rachmaninov, Schubert,
Schumann, Wagner. Les chorégraphies qui nous sont demeurées les plus proches sont
les suivantes :
Le désir (Beethoven)
Eveiller une pensée au loin (Brahms)
Pensée constante, en hommage à Isadora Duncan (Brahms)
Prière sur la tombe d’un ami défunt (Chopin, prélude n° 20)
La mer (Chopin)
Mazurka (Chopin, mazurka n° 5)
Le petit berger (Debussy)
Humoresque (Dvorak)
Les pleurs, extrait d’Orphée (Gluck)
Les ombres heureuses (Gluck)
Berceuse (Grieg, berceuse Op. 38 n°1)
Rêve d’amour (Liszt)
Bydlo (Moussorgski, Tableaux d’une exposition)
Stabat Mater (Pergolèse)
Petit secret (Schubert)
Les Walkyries (Wagner)
Certains mouvements réputés simples à la base permettent de se concentrer
sur l’étude de ce qui fait le fondement de la dynamique malkovskienne : la re-
cherche du centre des forces motrices (Hara), du centre de gravité, la recherche
de l’équilibre et de l’économie d’énergie, le contrôle du souffle.
En mai mille neuf cent soixante-douze, Malkovsky a accepté de laisser enre-
gistrer en audio, deux cours. Voici ce qu’il disait en introduction au premier de
ces cours :
« Nous sommes à la recherche du Hara, centre de forces motrices. Il n’est
pas possible de devenir un homme entier, un homme cosmique, sans Hara, sans la
conquête du centre vital, centre de forces motrices. L’important est que corps et
esprit restent à l’unisson avec la Nature, que le mouvement soit comme un souf-
fle, dès lors tous les gestes sont une manière de se couler dans un mouvement qui
est comme une respiration ou une musique.
« Ici, nous cherchons à découvrir la route qui nous ramène vers nous-mêmes,
pour découvrir justement ce centre des forces motrices qui anime le mouvement du
corps, mais aussi des choses physiques, mentales, émotionnelles et spirituelles.»
Pour qui pratique le Tai-chi Chuan, les similitudes sont intéressantes. Or
Malkovsky a rencontré le yoga chez Haoutoff, les Arts martiaux, mais certainement
assez tard : leur diffusion en Europe est relativement récente.
Comme pour le Tai-chi donc, on dispose d’un certain nombre de figures de
base qui permettent de se livrer à ce que Malkovsky appelait « la méditation
active ». Il est inutile de les citer toutes ici, mais chacune correspond à une
image, par exemple : main corps main, lasso, pagaies, fil de soie, tirer la cor-
de, oiseau dans la main, goéland, tennis, cueillir la fleur, etc... S’y ajoutent
des exercices avec balles favorisant la prise de conscience du mouvement libéré,
de la maîtrise de l’équilibre. Enfin, on notera tout spécialement les exercices
d’« enfoncer dans le sol » qui ouvrent la voie à l’étude fondamentale de ce cycle
subtil et essentiel : accumulation, libération, répit. On va chercher l’énergie
dans l’appui au sol, on libère cette énergie et c’est à ce niveau que la produc-
tion de réactions réflexes permet l’économie d’énergie. Au cours d’un déplacement
intervient souvent le processus de reprise d’appui, prolongation de la phase
d’accumulation. Enfin le répit, sorte de prolongement au-delà du corps, est un
peu comme le silence en musique et, comme lui, le silence musical s’intègre au
mouvement. Le temps fort musical correspond à la translation du centre de gravi-
té, à la phase de libération : « N’écrasez pas les notes » disait Malkovsky. En
résumé, ces trois phases : action, réaction, suspension, s’articulent autour du
rythme et de la respiration.
Pour une véritable étude technique et argumentée de ces phénomènes, on pour-
ra consulter avec profit la brochure rédigée par Marguerite Apprill-Felhmann,
« Danse libre Malkovsky. Physiologie, dynamique » dont nous avons eu l’honneur de
réaliser la maquette. Enfin, pour être un peu plus « pratique » et mettre l’ac-
cent sur le travail de la colonne vertébrale (« qui ondule », disait Malkovsky),
nous nous permettrons de tenter de décrire l’un des exercices de prise de cons-
cience par son enchaînement simple... bien que complexe à réussir.
Debout, toutes les articulations souples (surtout aucun blocage !), se pen-
cher légèrement en avant, genoux légèrement fléchis, de façon que, les bras bal-
lants, les mains viennent effleurer les genoux. On amorce alors un déroulement
progressif de la colonne vertébrale de manière à la redresser, action qui prend
son origine dans la mise en uvre des muscles commandant le déplacement du centre
de gravité. Ceci a pour effet de faire glisser les mains le long des cuisses et
il suffit alors de peu d’énergie pour faire s’écarter les bras. Une fois la co-
lonne vertébrale redressée, un appui au sol sur l’avant des pieds permet de faire
décoller les talons. La pression alors exercée sur les points d’acupuncture que
l’on nomme « fontaine jaillissante » (la partie de la plante des pieds qui porte
alors le poids du corps) provoque un large inspir. On se retrouve dans une situa-
tion de déséquilibre aisé à provoquer (réaction : un pas en avant...) qui, par
réflexe, facilite grandement l’élévation des bras au-dessus de la tête. Il faut
une certaine concentration pour prétendre réussir de façon coordonnée, sans
« volontarisme », sans à-coups ce petit exercice assez facile à décrire...
Désirez-vous pratiquer ?
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| EN CONCLUSION... SI L'ON VEUT ! |
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| Amanda BIOT, Aquarelle originale, droits réservés |
L’auteur de ces lignes ne prétend à aucune légitimité, aucune spécialisa-
tion, même pas à une étude assidue, ayant découvert Malkovsky bien trop tard pour
cela. Ayant éprouvé un fort intérêt, il a un certain temps suivi les cours de
Marguerite Apprill-Felhmann quand elle professait régulièrement dans le cadre de
l’Association AIR (Attraction, Impulsion, Résonance) à la Maison des Associations
Subilia de La Ciotat, puis il a travaillé avec Pierre Audier sur l’étude du mou-
vement, dans le même cadre. Il s’est retrouvé régulièrement en été dans ce lieu
magique que l’on nomme « Théâtre de verdure » dans le Centre naturiste d’Euronat.
Ce lieu est à plus d’un titre « magique » : à cent mètres de l’Océan, juste der-
rière la dune, clairière dans les grands pins des Landes, il suscite une énergie,
un bonheur de vivre qui ne peuvent s’expliquer que par la pratique. D’autant
qu’il se situe donc dans un cadre de vie en harmonie avec la nature, comme les
affectionnait Malkovsky.
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Nous aimerions pouvoir faire état de structures d’enseignement coordonnées,
bien gérées de manière à assurer la transmission la plus efficace possible du
message du maître. Force est de constater que nous n’en sommes pas encore là. Il
existe des individualités et des associations (et en premier lieu l’Association
des Amis de Malkovsky) qui militent avec conviction, en France surtout et parti-
culièrement à Paris et en Alsace, dans le sillage du travail réalisé en son temps
par Marguerite Apprill-Felhmann, donc aussi en Allemagne, en Belgique et en Espa-
gne, etc...
On peut rencontrer un certain nombre des anciennes élèves de Malkovsky, tou-
tes animées d’une énergie admirable. En premier lieu peut-on dire, celle qui est
déjà citée ici à plusieurs reprises, Marguerite Apprill-Felhmann, la plus ancien-
ne et aussi celle que les circonstances ont amenée à suivre longtemps des cours
particuliers à Paris et qui aura consacré sa vie à la diffusion du message de son
maître. Grâce aux rencontres dans cet irremplaçable lieu européen, naturel et
convivial, qu’est Euronat, s’est créée la Fédération de Danse Libre (Fedali).
Le message malkovskien est fondamental lorsque l’actualité est brutalement
organisée pour détruire l’individu, dans une société qui a plus que jamais besoin
de se souvenir de ce qu’est l’être humain. Malkovsky citait Gandhi : « La machine
a conquis l’Homme, l’Homme est devenu la machine. Il fonctionne mais ne vit
plus. » C’est pourquoi j’ai éprouvé l’impérieux besoin de commettre ce texte per-
sonnel, pour essayer d’expliquer ce que je crois avoir compris de Malkovsky à
tous ceux à qui j’en parle et qui me répondent « Malkovsky, c’est quoi ? ». Pour
terminer sur une autre facette de cet esprit complet, cet être sur le front du-
quel aucune étiquette ne tiendrait collée, voici un court extrait d’un long texte
poétique dans lequel il donnait sa « recette » pour danser.
« Pour danser [...]
« Il faut avoir vu les vagues de la marée montante, longues, très longues,
s’avancer, calmes, fascinantes et implacables, pour engloutir tout, nettoyer, ba-
layer le rivage, puis se retirer, par le même mouvement de long, long balancier.»
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