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À PROPOS DE LA CHORÉGRAPHIE PAR MALKOVSKY DE « LA BERCEUSE » D'EDVARD GRIEG |
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| Brochure (Noir et Blanc) « MALKOVSKY : LA BERCEUSE » |
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EDVARD GRIEG : « BERCEUSE » Op. 38 N° 1 CHORÉGRAPHIÉE PAR FRANÇOIS MALKOVSKY Essai d'interprétation sur la base des travaux de René-André Lombard |
Notre corps est l'instrument premier de notre expression. Le théâtre et la danse
sont des activités primordiales qui perdraient - qui perdent ? - leur universalité à
se vouloir des manifestations d'égocentrisme. Le mouvement est chargé de sens,
« habité », dans la mesure où il fait référence à un fonds commun de l'humanité,
au-delà même d'une culture délimitée. La danse et le mime sont compris toujours et
partout. Ce fonds commun, nous l'avons hérité des premiers humains par le long chemi-
nement des mythes fondateurs.
Mais il ne faut pas oublier que c'est sur ces mythes que repose l'origine commune
des religions. « Rien n'est acquis à l'Homme... » pour qui l'idéal est cependant la
stabilité, la certitude... la mort. En une époque de si forte instabilité, qui voit se
produire tant de mutations rapides, on conçoit que se développent autant de crispa-
tions normalisatrices qui conduisent tout droit à des dogmes dévastateurs. Pourtant,
ces mythes fondateurs, loin des contingences de l'instant, peuvent aussi bien être
considérés comme de merveilleux contes de la vie, de la mort et d'après, dont s'est de
tous temps bercée l'humanité.
L'Homme a besoin de savoir. Le rire est le propre de l'Homme, dit-on. Idée reçue.
Ne nous inscrivons pas en faux, mais tentons de voir comment cela fonctionne. Ne te-
nons pas compte ici du ricanement méchant ni du rire nerveux, déclenché par une vive
surprise, une émotion trop forte. A la source du rire, il y a la culture : que serait
le rire sans la connivence ? Or celle-ci est liée à deux principes. D'abord, l'Homme
est un être social, ce qui n'est pas une originalité dans le monde vivant. Ensuite, il
fait preuve d'une soif insatiable de connaissance : il lui faut à tout prix compren-
dre, expliquer, tenter d'éviter de subir et c'est peut être au fond cela le propre de
l'Homme.
La soif de connaissance passe par le filtre de l'imagination. L'Homme est plus un
être sensible, sensitif, que rationnel ; attentif à la pulsation de la nature, au
rythme de la vie plus qu'au déterminisme statique. C'est cela qui le lie au monde
vivant dans son ensemble, alors qu'un sentiment désincarné de supériorité, trop culti-
vé de nos jours, conduit au dessèchement, au repliement sur soi, cette sorte d'autisme
paralysant, le contraire de la vie. Nourrissons nous donc du conte merveilleux et
laissons le dogmatisme dans les poubelles de l'humanité.
L'art, la création, est le résultat d'une démarche individuelle qui demande une
grande culture(1) et beaucoup de technique et ce n'est que dans le dépassement de la
technique qu'il est un réel épanouissement. Difficulté qui amène aux marges de la nor-
me sociale, qui permet d'accéder à ce que l'on peut appeler un état de grâce pour
l'individu. C'est aussi un enrichissement pour la société toute entière qui bénéficie
de cette diversification culturelle et tend ainsi à un épanouissement d'ensemble.
« Ouvrir son cur dans un élan d'impudeur salvatrice » (Bartabas), c'est anticiper de
la pulsation vitale, bien être et liberté. C'est ce que nous, occitans, appelons jòi
et les castillans el duende qui évoque ces affrontements à la vie, à la mort, le fla-
menco et la corrida.
François Malkovsky, passeur d'éternité, nous a laissé quelques chorégraphies dont
on a la chance de pouvoir admirer les enregistrements. La jeunesse est l'époque de
toutes les générosités énergétiques. Avec l'âge, le corps se fait naturellement plus
économe de cette énergie, mais aussi plus intériorisé, plus attentif à la significa-
tion de son message. Malkovsky a enseigné, dansé, jusqu'à un âge très avancé et les
témoignages qu'il nous a laissés sont loin d'évoquer la prouesse sportive. Ils sont
par contre remarquables par leur « signifié » : le danseur apparaît comme une sorte de
chamane. D'où la tentation d'en revenir aux sources, à ces mythes fondateurs. Tenta-
tion encouragée par les remarquables travaux de René-André Lombard qui, s'intéressant
à la signification essentielle du théâtre et de la danse, nous livre une uvre pas-
sionnante sur l'universalisme des contes qui structurent toujours, souvent à notre
insu, notre approche du drame de la vie.
Quelle que soit l'impression qu'il nous a laissé, Malkovsky ne se prenait pas
pour un gourou. En témoignent entre autres un certain nombre de déclarations fort
claires, que l'on peut glaner dans ses écrits, aussi bien que dans les témoignages de
ses élèves : « Aucun maître ne peut rien nous apprendre si ce n'est nous montrer le
chemin qui conduit à la connaissance de soi ». Ou encore : « Ce n'est pas parce qu'un
M. Malkovsky vous dit... Jugez par vous-même ! ». Qu'on ne recherche ici rien d'ésoté-
rique, de religieux. Malkovsky a évoqué ce qu'il appelait le « UN » et quelquefois
« Dieu », mais ce fut toujours en des termes qui laissent penser qu'il entendait par
là l'équilibre, l'harmonie de l'individu, en tout cas quelque chose qu'il faut puiser
en soi et non pas aller chercher dans on ne sait quel règlement intégriste.
Deux éclairages paraissent intéressants dans ce contexte. Le premier, de portée
globale, consiste en une approche des travaux publiés par René-André Lombard qui four-
nit une grille de lecture particulièrement pertinente pour qui s'intéresse à l'humain
dans l'Homme. Le second peut être un essai d'interprétation de l'une des chorégraphies
de Malkovsky qui compte parmi les plus inspirées : la Berceuse.
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(1) Non pas la connaissance encyclopédique d'une culture fermée, mais la conscience de
la diversité vitale.
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| I - RENÉ-ANDRÉ LOMBARD |
Il serait irréaliste de prétendre rendre compte ici de plus d'une douzaine d'ou-
vrages et brochures écrits par l'auteur. On ne peut que renvoyer en note (voir à la
fin du document) un essai de bibliographie tel qu'on peut le présenter à ce jour. Il
est par contre intéressant de lire le texte de la conférence tenue par R.-A. Lombard
en septembre 2005, à La Ciotat, dans le cadre du groupe de recherche A.I.R. sur
Malkovsky. Ce texte est la transcription réalisée par nous d'une intervention comme
toujours très proche du conte merveilleux dans sa présentation, autant que remarqua-
blement documentée. Voici cette transcription.
La Berceuse selon Malkovsky paraît exemplaire de sa façon de faire. On la danse
souvent comme s'il s'agissait de bercer un enfant, de le présenter devant un berceau.
En réalité, ce qui nous a frappé en regardant de près à la fois la musique et la cho-
régraphie, c'est que le sujet de la Berceuse dépasse largement ce fait de bercer un
petit enfant. Malkovsky ne s'est jamais exprimé clairement là-dessus, mais si nos vues
sont justes on aurait là l'indicateur de la portée de la pensée de Malkovsky lorsqu'il
créait une chorégraphie.
Malkovsky était partisan d'un art signifiant, c'est-à-dire où chaque geste a une
importance signifiante, où on ne fait pas pour faire joli ou pour montrer ce que l'on
est, mais pour exprimer quelque chose. Alors la Berceuse peut effectivement apparaître
comme l'une des créations de Malkovsky les plus significatives. Malkovsky était d'ori-
gine tchèque, il venait de la région de Prague et était issu d'une famille cultivée,
une famille de musiciens et il aurait lui-même souhaité être musicien. D'autre part,
quand il a émigré en France, il était imprégné d'une culture nord européenne qui
n'était pas familière à ses auditeurs, en particulier aux jeunes filles qui assis-
taient à ses cours. C'était un homme très discret, qui n'évoquait jamais ces référen-
ces-là, ne citait pas ses sources et apparaissait finalement comme assez mystérieux.
Pour en revenir à la Berceuse, on doit constater en premier lieu que, contraire-
ment à Isadora Duncan qui a elle aussi chorégraphié une Berceuse, il a choisi une mu-
sique de Grieg, ce qui est une indication très importante. Grieg est l'auteur de Peer
Gynt et des Danses norvégiennes et, chose que l'on a un peu oubliée de notre temps,
il a eu une importance remarquable au XIXème siècle. Si Grieg était un musicien,
c'était aussi un penseur et il s'est fondamentalement inspiré des traditions de son
pays. En particulier, le groupe des Danses norvégiennes est resté célèbre. On entend
encore assez fréquemment ces Danses qui ont une couleur, un mouvement très particu-
liers. Il y a une espèce de pulsion, un mélange chromatique caractéristiques de Grieg,
mais qui ne lui sont somme toute pas consubstantiel : on retrouve là la tradition des
anciennes danses rituelles qui ont donné naissance aux danses dites folkloriques.
D'autre part, Grieg a été très influencé par Ibsen, poète et auteur dramatique
nordique lui aussi du XIXème siècle. Ibsen lui a fourni le scénario de Peer Gynt,
uvre très ambitieuse. Dans Peer Gynt il y a l'ambition de repenser toute la condition
humaine. Le héros, issu des vieilles légendes norvégiennes, est à la fois et successi-
vement chasseur brutal, commerçant, navigateur, il est confronté à la science moderne.
Le tout est enrobé de réflexions sur la vie, la mort, le bien, le mal, la morale, la
finalité de l'Homme sur cette planète. Il y a finalement une sorte de conclusion qui
s'impose : l'Homme serait un objet mal façonné, mal fondu, qu'il faudrait remettre sur
le foyer, refondre. On retrouve là un peu le ton des uvres nordiques ; ce qui fina-
lement sauve, c'est l'amour. On connaît la fameuse chanson de Solveig. Cet Homme pour-
ri de défauts, de cruauté, d'intérêts sordides, au seuil de la mort retrouve celle qui
est pure, qui l'a toujours aimé. Solveig, cet être lunaire, lui redonne confiance en
lui-même et, au moment de mourir, il sait qu'il va être réhabilité dans un au-delà.
Tout cela est dans le Peer Gynt d'Ibsen traduit musicalement par Grieg.
Ce que je voudrais montrer c'est qu'il y a chez Malkovsky toute une source d'ins-
piration que les gens qui fréquentaient son atelier en France pouvaient ignorer com-
plètement. Or, Grieg nous renvoie à Ibsen qui nous amène à une pensée philosophique
qui traite de la vie, de la mort et du passage des âmes, de la résurrection, ce qui
est extrêmement important dans cette littérature-là. On débouche sur une forme de
théâtre qu'Ibsen a illustrée avec beaucoup de succès au XIXème siècle. Ce succès a
éveillé l'intérêt des Français même ; des écoles de théâtre françaises se sont inspi-
rées de ces thèmes et cela a donné naissance au théâtre symboliste. Au théâtre, comme
dans la danse et la musique, l'artiste essaye alors de transmettre des connaissances,
des intuitions, sur la vie, la mort, dieu, le bien, le mal, etc… C'est un courant
extrêmement important, appelé à littéralement rénover le théâtre français et cela sous
l'impulsion des grands Scandinaves, Ibsen bien sûr, mais aussi Kierkegaard, penseur
chrétien qui a également travaillé - dans une très courte vie, d'ailleurs - sur les
notions du bien et du mal, la résurrection, la régénération de l'Homme. Tout cela fait
l'ambiance qui baigne l'atmosphère du théâtre, de la musique, de la danse, du chant de
cette époque du théâtre symboliste qui nous amène jusqu'à Maeterlinck etc…
Malkovsky avait dans sa bibliothèque un livre qui fut très célèbre en son temps,
« Les grands initiés : Rama, Krishna, Hermès, Moïse, Orphée, Pythagore, Platon et
Jésus » d'Edouard Schuré(2). Par rapport à la philosophie contemporaine cette uvre
paraît maintenant un peu légère, mais elle tentait de faire un lien entre tous les
« chercheurs de vérité au-delà », tous ceux qui essayaient de dépasser les contradic-
tions humaines. E. Schuré avait une importance remarquable à la fin du XIXème siècle
en France. Il y aurait même actuellement un lycée qui porte le nom d'Edouard Schuré,
ce qui prouve que l'auteur est peu à peu passé du statut d'ésotériste plus ou moins
ambigu avec un penchant pour les fantômes au statut d'auteur admis. Or l'idée impor-
tante chez Schuré était que l'uvre d'art n'a pas de fondement si elle ne traduit pas
les intuitions de l'Homme sur la nature réelle de la Vie : le créateur, la création,
la vie, la mort, etc… Il a eu une grande importance dans le théâtre français et une
quantité de gens se sont réclamés de lui. Quand on voit que son livre était lu, et
annoté d'ailleurs, par Malkovsky, on imagine qu'il a fait partie des rivages que fré-
quentait la pensée de ce dernier.
Edouard Schuré énonce que le théâtre et tous les arts doivent être philosophiques
et que - ceci est aussi une réflexion importante - doit être prise en compte la tradi-
tion la plus ancienne, la plus riche en intuitions sur la réalité de l'existence,
puisqu'elle remonte à des ancêtres qui étaient plongés au cur de la Nature. Ainsi,
ces ancêtres avaient une intuition plus fine, plus précise de la nature du Vivant que
les modernes scientistes, puisqu'ils vivaient en osmose avec la Nature. Cette idée de
base, présente chez Schuré, mais aussi chez Ibsen, Grieg et tous les gens dont il est
question ici, conduit à reconnaître qu'une des traditions les plus importantes à
observer, c'est celle des chants et des danses dits folkloriques, dans la mesure où
ils retransmettent fidèlement leur aspect liturgique ancien.
Bien sûr qu'une danse qui deviendrait une fantaisie dont on s'amuserait dans les
salons perdrait la consistance nécessaire. Mais si on regarde de près l'orientation,
les nombres, les changements de ton, de tonalité que l'on peut observer dans les dan-
ses les plus anciennes, on retrouve des intuitions elles aussi très anciennes. En
particulier, on peut voir ce que Stravinsky a fait avec le Sacre du printemps : il
s'est inspiré d'un rituel de printemps encore en usage en Russie pour en faire cette
orchestration retournée à la danse avec Nijinsky. Il y a donc bien là une filière qui
consiste à aller chercher les sources de la pensée la plus ancienne, des sources
importantes qui permettent une réflexion profonde sur la vie à travers la danse la
plus ancienne. On peut penser que Malkovsky était dans cet état d'esprit, qu'il a bai-
gné dans un climat qu'il n'a pas forcément transmis en paroles à ses élèves, car il
paraissait finalement extrêmement discret, assez mystérieux même.
La profondeur de cette pensée ancienne est très impressionnante. Quand on y ré-
fléchit, ces traditions conservées dans le Nord ont dû être partagées par toute
l'humanité de l'hémisphère Nord. Il y a en effet des rites saisonniers très primitifs,
qu'il est indispensable de respecter et cela remonte à l'Homme chasseur, pêcheur, bien
avant l'agriculture (c'est pourquoi le héros de Ibsen est d'abord un chasseur). Ces
rites sont à observer aux deux moments cruciaux de l'année, les équinoxes. Le groupe
humain survit à la condition de respecter la nature qui lui fournit sa subsistance.
Donc, le chasseur doit respecter le moment où la nature va s'endormir, où les bê-
tes vont quasiment disparaître dans une espèce de sommeil. L'ours va s'endormir :
l'image de l'ours tient une place phénoménale dans la pensée ancienne et il faut bien
constater qu'aujourd'hui encore, le petit « nounours » fait s'endormir l'enfant… Dans
la préhistoire l'ours est le symbole de l'animal étrange qui s'endort à l'équinoxe
d'automne et se réveille à l'équinoxe de printemps. Cela avec une précision incroyable
puisque, si l'on observe les murs des ours, on se rend compte par exemple qu'ils se
réveillent précisément au moment où la pleine lune illumine leur tanière.
Les rites essentiels vont se dérouler aux moments des pleines lunes d'équinoxes.
Ce sont ces pleines lunes-là qui font les grandes marées de l'Atlantique (et qui ont
fait le naufrage de l'invincible Armada…), ce qui est maintenant expliqué scientifi-
quement, mais qui faisait le quotidien de nos lointains ancêtres. L'Humanité a vécu
des moments extrêmement durs, surtout à l'époque des glaciations. Nos lointains ancê-
tres ont traversé des existences terribles et cela a marqué la conscience collective.
La pleine lune de l'équinoxe d'automne est vraiment un moment essentiel, où la
vie va passer au voisinage de la mort. Que nous en reste-t-il ? La lune et le passage
des âmes en général, c'est un très vieux vocable : Swoll ou Swell. C'est celui qui
donne Séléné (la pleine lune), Hélène (la plus belle) et également Soul (l'âme),
Halloween (Halloween est cette lune d'équinoxe d'automne avec procession lunaire…),
etc… Cette date est donc de la plus grande importance, d'autant qu'on y rattache le
passage des âmes, parce que ça coïncide avec l'envol des grands oiseaux sauvages.
L'étude de la mythologie révèle que nos ancêtres étaient fascinés par ces sortes d'es-
cadrilles extraordinaires. Imaginez deux cent ou trois cent cygnes blancs, ou cigo-
gnes, ou grues cendrées, qui s'envolent d'un seul coup… La grue cendrée a eu, si l'on
peut dire, un succès phénoménal et n'a rien perdu de sa notoriété en Chine. Sur les
estampes chinoises, la grue cendrée est porteuse d'âmes, tout comme en Alsace et dans
le Centre-europe la cigogne est porteuse d'âmes sous la forme de nouveaux-nés.
A l'équinoxe d'automne passent les âmes. Ces âmes vont disparaître quelque part
sous la Terre et vont s'endormir… La mythologie ancienne nous laisse l'impression que
pour nos ancêtres la mort n'existait pas vraiment : la mort est un mot, un passage à
travers quelque chose, mais pas une fin. Donc, les âmes vont disparaître, puis elles
pourront revenir, précisément à l'équinoxe de printemps, au réveil de la nature. Ce
sont les grandes fêtes de Pâques. Il faut voir la grand messe de Pâques en Grèce : les
gens se réunissent dans l'église, s'échangent la flamme de bougie en bougie, s'embras-
sent et se disent « Kalli Anastasi », belle résurrection(3). Anastasi, c'est la ré-
surrection, celle du printemps. Cette croyance est quasi-générale dans l'hémisphère
Nord, car liée à la topographie céleste. Jusqu'en Chine on rencontre de nombreuses
légendes liées à cette croyance. C'est d'ailleurs encore une grande fête chinoise qui
donne l'occasion de manger le gâteau de lune…
Les rites humains sont importants pour le retour des âmes. Il est essentiel que
la tribu, le clan, le groupe humain accomplisse les rites correctement. Dans ces rites
la danse est fondamentale. Si le groupe humain, le Choros comme disaient les grecs,
accomplit les rites bien correctement, avec les orientations, la gestuelle qu'il faut,
surtout avec le sentiment qu'il faut, les âmes vont se réincarner et donneront de
beaux bébés qui naîtront après les accouplements du printemps.
Les âmes donc passent à l'automne et se réincarnent au printemps. Mais ces âmes
humaines sont pleines de défauts, de scories et ça nos ancêtres le savaient aussi bien
que nous car l'Homme des cavernes n'était pas plus « un petit saint » que l'Homme mo-
derne. Il fallait bien que ces âmes aient une destinée et, là, le ciel nocturne four-
nissait un spectacle remarquable que nous n'avons que trop tendance à oublier à notre
époque de débauche électrique… La voie lactée est présente dans la plupart des grands
mythes. La voie lactée, partout, est un grand fleuve céleste : c'est du lait, au sens
terrien du mot. La voie lactée est nourricière. Il y a à ce sujet un mythe indien
remarquable qui met en scène le « barattage de la mer de lait » . La voie lactée, dans
sa rotation, produit tous les êtres vivants, le soleil, la lune, les planètes… C'est
Vishnou, couleur de nuit, le maître de la vie dans son aspect positif, qui fait barat-
ter la mer de lait, qui fait tourner la galaxie, et de cette rotation surgissent le
soleil, la lune, les étoiles et… l'amour humain. L'amour humain qui permet la féconda-
tion de l'espèce et sa survie.
C'est un mythe très clair, partagé par de nombreux peuples, tellement qu'il était
encore dans les esprits quasiment jusqu'à la fin du XIXème siècle. Les grandes reli-
gions modernes se sont données beaucoup de mal pour le repousser. Encore au XIXème
siècle en Pologne, en Lithuanie, en Tchécoslovaquie, malgré l'opposition des gouver-
nements et de la religion catholique, les paysans célébraient Dziady, les ancêtres,
les aïeux. C'était une nuit de rencontre avec les âmes des morts, à la pleine lune
d'équinoxe d'automne : danse, offrandes alimentaires, banquet, chant. Sous la direc-
tion d'un voyant (on dirait aujourd'hui un chamane) tout le groupe voyait réapparaître
des âmes d'ancêtres sous la forme de fantômes, les priaient de se réincarner sous des
formes heureuses, bénéfiques pour la survie du groupe. A tel point que le grand auteur
Polonais Adam Mickiewicz, écrivain contemporain de Victor Hugo et de la même ouverture
d'esprit, a écrit une pièce d'opéra qui s'appelle Dziady et qui a été représentée
encore récemment ; j'ai moi-même eu l'occasion de travailler là-dessus.
Donc l'équinoxe d'automne correspond au passage des âmes, emportées dans l'envol
des oiseaux. Ces âmes vont se réincarner après avoir suivi un cycle qui passe par la
voie lactée. Cela se retrouve de nos jours dans une expression toute simple et très
courante : les âmes des morts sont là-haut, elles nous regardent. Là-haut, ce n'est
pas n'importe où : c'est dans la voie lactée, justement constituée de petits points
lumineux qui sont les yeux des âmes qui nous regardent. Il y a là-dessus des quantités
de mythes qu'il est impossible de passer en revue ici… Dans la voie lactée les âmes se
purifient et le nom grec de ce fleuve céleste est le Léthé. Platon croyait lui aussi à
ce genre de choses. Dans le Léthé les âmes viennent se purifier, oublier leur passé et
s'apprêtent à retourner sur Terre sous la forme de petits bébés.
On commence là à entrevoir ce que peut être la chorégraphie de la Berceuse. Au
point où nous en sommes, c'est le paysage céleste qui est évoqué. Ce paysage céleste
est décrit conformément à la disposition des théâtres antiques. Les spectateurs sont
dans le sanctuaire, la grotte sacrée, dont l'ouverture est invariablement orientée
plein Sud : quand on en sort, on a les astres devant soi. L'étoile polaire est là-haut
derrière. Les astres se déplacent de l'Est à gauche (E) à l'Ouest à droite (O), en
suivant la partie au-dessus de l'horizon de ce grand cercle de la sphère céleste que
le soleil décrit en un an dans son mouvement apparent, l'écliptique. Le soleil et le
planètes se déplacent donc (apparemment) sur l'écliptique, naissant en (E) et se cou-
chant en (O).
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Schéma réalisé et obligeamment transmis par R.-A. Lombard
Il y a une symbolique de l'espace extrêmement simple : la naissance a lieu en (E)
et la mort en (O). Tous les grands spectacles correspondent à cette scénographie
sacrée, très ancienne. Commodément, au théâtre, et pour éviter les confusions entre
spectateurs et comédiens, on dit « côté cour » et « côté jardin ». Alors, côté jardin
(E), qui correspond d'ailleurs au paradis, les astres naissent, ils accomplissent leur
course sur l'écliptique et vont se coucher côté cour (O), qui correspond à la mort.
Dans un spectacle bien conçu, si un personnage doit mourir, il faut que cela se passe
côté cour.
On a des preuves de l'ancienneté de ces scénographies sacrées, en particulier
dans les miniatures représentant les mystères du Moyen Age. Cela se passait devant la
façade de la cathédrale qui représentait le dieu sous ses trois formes : les deux
tours latérales et, au milieu, le porche. Le parvis représentait le paradis et quand
il fallait mourir, il fallait descendre les escaliers à droite (O), côté cour. C'est
là qu'attend le fameux chien noir, Cerbère, gardien des enfers. Ceci n'est pas un
hasard, ça correspond à l'emplacement de la constellation du Chien, le rôle du chien
étant de dévorer les âmes des mécréants. Il y a donc une chorégraphie sacrée qui s'ap-
puie sur ce mythe et qui est représentée dans les mystères des cathédrales.
Il y a dans ce schéma un point particulier : si l'on considère la trajectoire des
astres sur l'écliptique, on se rend compte qu'en plein centre, entre (E) et (O), il ne
se passe pas grand-chose. Cela, les grands cinéastes le savent bien. Si l'on veut don-
ner de l'éclat, du relief, à un évènement, on le placera à l'endroit correspondant au
nombre d'or. Ce nombre d'or se situe sur l'écliptique entre le tiers et la moitié du
parcours. C'est là qu'était placé, dans les mystères du Moyen Age, le Mont Golgotha,
le Christ en croix. Ce point correspond en fait à l'éclat maximum de la lune quand
elle parcourt sa trajectoire apparente. Point sacré essentiel dans les scénographies
significatives : c'est là que l'il humain a coutume de placer l'essentiel, le vénéra-
ble.
Si l'on observe la Berceuse avec ces éléments en tête, on voit alors tout autre
chose que ce dont on parle communément. Grâce au ralenti en particulier, on est frappé
par l'aspect chamane de Malkovsky qui décrit exactement une scénographie sacrée. Il
s'avance dans le sens des astres, il retourne, va cueillir une âme, l'amène avec lui,
la berce un moment ( c'est l'incarnation dans le sein de la mère… ). Cette âme va être
déposée au sol, livrée à sa condition terrestre et va effectuer son parcours de la
naissance (E) à la mort (O), moment où elle retournera là-haut vers la voie lactée et
c'est le sens du geste final de Malkovsky. Entre temps cette âme aura affronté les
contradictions de l'existence, les désordres dont parlaient les auteurs nordiques, le
bien, le mal, les doutes, dans un tourbillon de la vie.
La Berceuse est très courte, les gestes sont d'une sobriété incroyable, et en mê-
me temps elle est très forte. Bien dansée, avec âme, c'est un spectacle qui marque. Il
n'y a là aucun rapport avec les démêlés d'une mère avec le sommeil de son enfant. La
maman, qui prend en charge le petit être nouvellement né, le berce un instant, certes,
mais tout le reste est beaucoup plus « métaphysique » et touche au destin d'une âme
sur terre.
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(2) Le titre complet de l'uvre est donné par le transcripteur R.-A. Lombard se limite
à citer « Les grands initiés » et nomme par une approximation toute orale, « contée »,
Bouddha, le Christ, Mahomet. Or, entre autres, beaucoup citent Platon comme « inven-
teur » de l'ésotérisme dont il est bien question ici, ce qui motive cette précision
peut-être intempestive…
(3) « Belle résurrection », traduction approximative du transcripteur, non helléniste.
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| II - EDVARD GRIEG : BERCEUSE Op. 38 N° 1 (Lullaby) |
Edvard Grieg, tout comme Wagner, était un compositeur habité par les formes Nord
européennes des mythes et légendes des origines : son Peer Gynt inspiré d'Ibsen en est
l'illustration. Que Malkovsky ait choisi précisément sa Berceuse op. 38 n° 1 en sol
majeur pour réaliser une chorégraphie symbolisant le cycle de la vie, ne semble pas
devoir grand chose au hasard. Pour ces auteurs Nord Européens, à la fin du XIXème siè-
cle, leurs chants et leurs danses traditionnels sont l'empreinte vive de la pensée
ancienne, avec ses rites de « passage des âmes », désincarnation, séjour dans la voie
lactée, réincarnation sous la forme d'un nouveau-né. La voie lactée (« Lo camin de
Sant Jaume », « l'arcolan », le chemin de Saint Jacques chrétien, l'arc-en-ciel) est
en quelque sorte le « flot des âmes » en voie de purification, image résultant de
l'observation émerveillée de la galaxie... Voici un essai de description de la choré-
graphie de la Berceuse qui s'inspire à la fois de l'interprétation de R.-A. Lombard et
de l'analyse du mouvement réalisée par Marguerite Apprill d'une part et Dany Kapp
d'autre part. Il va sans dire que cette interprétation est toute personnelle et ne
prétend qu'admettre toutes les variations dont on voudra bien l'enrichir. Il ne semble
pas réaliste de vouloir exprimer - en quelque sorte codifier - un contenu assez chargé
d'émotion pour susciter chez chacun des images aussi fortes que variées. Cette choré-
graphie a été interprétée peu souvent sur scène, mais elle est restée présente tout au
long de la vie de Malkovsky et est toujours reprise avec émotion par ses élèves.
Parti du ponant (côté cour), lieu de la mort, de la désincarnation, c'est le cha-
mane qui officie. Se déplaçant vers le levant (côté jardin), il se livre à un rite
propitiatoire dans une adresse aux forces de la Nature (mesures 1 à 6). Se retournant
vers le ponant, par un large mouvement du bras droit, il décrit la révolution des
astres (mesures 7 et 8), puis reprend son invocation dirigée vers le levant (mesures 9
à 12).
La réincarnation d'une âme se produit alors : dans un mouvement naturel, le cha-
mane se retrouve avec le nouveau-né dans les bras (mesures 13 à 16). On peut aussi
voir jusque là le rôle de la mère, c'est un choix justifié. Cependant, on le verra à
la fin, il semble bien que ce soit le chamane et non la mère qui officie à nouveau. Le
nouveau-né est tendrement bercé (mesures 17 à 20). L'officiant tenant l'enfant dans le
creux de son bras gauche, par un ample mouvement du bras droit, il lui (le) présente
le (au) monde côté cour (mesures 21 à 24) puis côté jardin (mesures 25 à 28). Mainte-
nant placé au nombre d'or, il attribue au nouvel être vivant son autonomie : il le dé-
pose avec grâce (mesures 29 à 32).
On assiste alors à une évocation du « tourbillon de la vie », en deux phases sé-
parées par un court silence (mesures 33 à 40, puis 41 à 48). On peut imaginer qu'il
s'agit d'une part du tourbillon des choses agréables, d'autre part du tourbillon des
choses désagréables... Suit une nouvelle illustration de la révolution astrale (me-
sures 49 et 50) dont on peut penser qu'elle correspond à une représentation du cycle
de la vie, comme un résumé de ce qui vient de se passer.
Puis les évènements s'accélèrent, allant vers le ponant (mesures 51 à 54). Retour
vers le levant (nécessaire effet de scène ?) encore plus rapide (mesures 55 à 58). On
se retrouve ainsi, paradoxalement au levant, mais les contingences scéniques le peu-
vent expliquer, au moment agité où l'âme va se séparer du corps (mesures 59 à 64). A
l'instant de la mort, cette âme va se tourner vers la voûte céleste (mesures 65 à 70).
Le danseur se trouve au nombre d'or et, immobile, va tourner la tête vers
l'occident : c'est le chamane qui réapparaît. Il remarque l'être sans vie côté cour
(mesures 71 à 74), invoque pour lui la protection des forces de la Nature (mesures 75
à 78). Le chamane se charge d'acheminer le corps vers l'orient régénérateur (mesures
79 à 82), puis il accompagne l'âme vers la voûte céleste, le fleuve nourricier, de
façon à favoriser sa future réincarnation (mesures 83 à 86).
Cette chorégraphie de la Berceuse évoque ainsi le déroulement d'une scénographie
sacrée, basée sur les croyances anciennes touchant à une représentation du « périple
des âmes », entre incarnation (naissance terrestre) et désincarnation (mort terrestre).
Il n'y a en cela aucune référence explicite à une notion de « résurrection », concept
religieux bien postérieur. Les éléments essentiels sont d'une part le ciel nocturne,
avec son extraordinaire Voie Lactée, d'autre part la succession des saisons, du renou-
veau printanier à la mort automnale.
Jean-Claude LATIL, Juin 2008
En hommage à Marguerite APPRILL
Mes remerciements les plus sincères à Dany KAPP et Amanda BIÒT
pour leur soutien et leurs conseils judicieux.
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| BIBLIOGRAPHIE DE R.-A. LOMBARD |
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Essai bibliographique probablement incomplet...
http://www.chez.com/sourcestheatrales/
http://mythologie.lunaire.free.fr/home.html
Aux Éditions Poliphile
9 rue du Gymnase - 21000 Dijon
L'enfant de la nuit d'orage
Mon ami Pierrot d'où viens-tu ?
La danse de Salomé, message de la pensée ancienne
Aux Éditions Thot
3 Quai du Drac, BP 148 - 38603 FONTAINE Cedex
Le singe et les étoiles
Le nom de l'Europe
Calendriers lunaires, préhistoire et mythologie
Documents disponibles au Théâtre du Chien qui Fume, Avignon
Clown
Le jeu d'Éros et de Psyché dans l'Ane d'Or
Shakespeare sur les eaux profondes
Périclès de Tyr
Les Nuits de l'An de la Préhistoire
Thèse non publiée (Bibliothèque de l'Ecole des Hautes Etudes)
Documents FEDALI
Khoreia - Kaira,
La danse grecque antique dans l'inspiration d'Isadora Duncan et de Malkovsky
Horos - Khoros,
L'Homme, la Danse et le Temps
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Où peut-on consulter ou se procurer ces ouvrages (à part chez les éditeurs) ?
Théâtre du Chien qui Fume
75 rue des Teinturiers 84000 Avignon - 04 90 85 25 87
http://www.chienquifume.com contact@cqf.com
Librairie Regards
2 rue de la Charité (Centre de la Vieille Charité) 13002 Marseille - 04 91 90 55 34
http://www.librairieregards.com
Librairie Le Coupe Papier
19 rue de l'Odéon 75006 Paris - 01 43 54 65 95
http://www.libriszone.com/lib/librairies/theatre/index.htm
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